Vol de nuit

Aujourd’hui, j’ai dû prendre le train — chose qui ne m’arrive que très rarement. Et qui dit train, dit lecture … La première idée qui m’est venue à l’esprit est de relire La prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France, de Cendrars. Après tout, cela conviendrait bien à un trajet en train … Mais non, j’ai préféré prendre un livre au hasard dans ma bibliothèque — un livre court, de manière à le lire d’une traite. Après quelques minutes, je suis tombé sur Vol de nuit. Une petite centaine de pages, parfait. Saint-Exupéry, encore mieux.

Bien que considéré comme un « simple » roman, je dois avouer que j’ai été particulièrement impressionné par la densité de cet ouvrage, et par la réflexion philosophique qui y est développée. Le récit est relativement simple : l’auteur relate la vie de Rivière, le directeur d’une compagnie aéropostale — Saint-Exupéry ayant lui-même été le directeur de l’Aéropostale d’Argentine — qui recherche l’efficacité avant tout, et qui impose le vol de nuit à ses pilotes. Si je devais résumer Vol de nuit en une seule phrase, voilà ce que je choisirais : qu’est-ce que l’homme ?

Le premier thème abordé par l’auteur est celui de la distance de l’homme par rapport au monde. L’aviation semble être plus qu’une prise de distance physique — ou tout du moins, c’est cette prise de distance physique qui permet une prise de distance morale. Le pilote est loin du monde, loin de toute l’agitation, loin de toute lumière. Cette lumière, élément symbolique, est finalement d’une part le signal de la présence, et d’autre part, elle est la distance de soi par rapport à soi : nous sommes des êtres anthropocentriques, nous pensons principalement à nous-mêmes. A l’inverse, les pilotes, en s’éloignant de la lumière, qui ne devient qu’un petit point brillant dans l’horizon, s’éloignent d’eux-mêmes. Une fois dans l’avion, ils sont seuls, ils sont loin de leur vrai moi, ils ne sont plus que des pilotes, dont l’unique mission est de délivrer le courrier. Comme le dit Rimbaud, « je » est un autre ! C’est alors que l’on comprend le courage et l’altruisme de ces pilotes, qui trouve son acmé au moment de la disparition de Fabien, un pilote, durant une nuit orageuse. En outre, l’auteur montre à quel point la nature prime l’homme, qui, lorsqu’il revient à son essence première comme le fait le pilote en s’élevant dans le ciel, n’est finalement rien d’autre que le jouet du vent, de la pluie, du ciel. Par conséquent, comme le développe Saint-Exupéry dans Vol de nuit, mais aussi dans Terre des hommes, les vols des pilotes sont très dangereux. On découvre alors un deuxième aspect du pilote : outre son détachement de lui-même précédemment mentionné, le pilote devient finalement un combattant, un rival de la nature. L’homme est incertain, inexact, il ne peut pas lutter contre la nature toute-puissante, plus proche de Dieu que de l’homme. Et pourtant, c’est bien cela que le pilote fait — il lutte, à la fois contre un environnement hostile, et contre lui-même. En effet, en volant, il prend de la distance par rapport à lui-même, mais conserve néanmoins quelques sentiments, quelques réactions primaires, comme la peur. Mais alors, la peur serait-elle inhérente à l’homme ? Sommes-nous condamnés à vivre avec cette réaction instinctive ? Il semblerait que ce soit le cas dans Vol de nuit ; néanmoins, la peur est ici convertie comme un facteur de motivation, et un facteur d’agrandissement du courage du pilote. Ainsi, Rivière dit à celui qu’il connaît comme le plus courageux de ses aviateurs que la peur n’est que mentale. Lorsque le pilote lui répond que le moteur s’était mis à vibrer, Rivière lui répond que c’est ce que l’on imagine toujours lorsque l’on a peur.

De plus, Saint-Exupéry pose des questions sur l’essence-même de notre vie. Le pilote, lui, passe ses jours — et ses nuits ! — à transporter du courrier, sachant qu’il n’aura jamais vraiment la satisfaction du travail accompli, de l’oeuvre achevée, tel Sisyphe et son rocher. De même, l’inspecteur de l’Aéropostale, Robineau, passe ses journées à obéir aux ordres reçus en écrivant des rapports, bien qu’il ne comprenne rien au milieu dans lequel il travaille. En parlant de travail, voilà un thème largement développé dans Vol de nuit. En effet, Rivière se place comme un directeur totalitaire, qui semble presque réduire ses employés à des machines n’ayant pas le droit à la moindre erreur. Ainsi, Rivière supprime la prime d’exactitude à tout employé ne respectant pas le délai optimal, que ce soit par sa faute, ou bien à cause de conditions météorologiques non favorables. De même, si une panne survient dans l’avion, que ce soit une panne d’utilisation ou une panne d’usure, celle-ci supprimera la prime de non-casse du pilote. Vient alors une question, que Rivière se pose lui-même : celle du juste, et de l’injuste. Il se place dans une optique très particulière, en ne considérant pas Autrui comme un homme, mais comme un ensemble d’actions — presque à la manière d’un existentialiste. Ainsi, être juste ou être injuste, cela lui importe peu, puisqu’il ne juge pas l’homme en tant qu’homme (cela est mis en relief lorsqu’il met à la porte un de ses mécaniciens, bien que celui ci aie fait le montage du premier avion argentin).

S’ensuit une réflexion sur l’amour, ou plutôt, sur l’homme en tant qu’homme. Au cours de l’épisode précédemment mentionné, lorsque le directeur demande au mécanicien de tirer sa révérence, il se rend compte qu’il pourrait le rendre heureux en le laissant rester. Il s’imagine alors l’effusion de joie de cet homme, et semble presque sur le point de lui dire de rester … jusqu’à ce que le téléphone sonne, ramenant Rivière vers la dure réalité de son métier. Toutefois, il convient de nuancer le propos, en ce sens que Rivière, dès le début du récit, se rend compte de sa misère, et du fait qu’il est lui aussi un Sisyphe qui ne finira jamais d’organiser l’acheminement du courrier. Cependant, on a la nette impression que c’est justement ce travail continuel, répétitif, qui donne un sens à la vie de Rivière : il vit pour voir le courrier arriver à bon port. C’est alors que s’instaure une sorte de dialectique, au sens hégelien du terme, entre le maître et l’esclave. En effet, une certaine opposition se met en place dans Vol de nuit, avec d’une part Rivière, un chef donnant des ordres précis et attendant qu’ils soient respectés à la lettre, et d’autre part, les employés de l’Aéropostale, qui se doivent d’obéir à ces ordres. Toutefois, cette opposition ne se résout pas à une simple dialectique entre maître et esclave : on a ici une adhésion totale aux ordres reçus de la part des employés, qui, par leur travail, contribuent à la grandeur de leur oeuvre commune.

Deux autres notions découlent de cette réflexion : la conscience et le devoir. En effet, en contribuant à une oeuvre plus grande que leur simple tâche de mécanicien ou de pilote, les employés se fixent un objectif qui est hors d’eux-mêmes. Leur conscience, pour reprendre les termes de Husserl, devient alors conscience de quelque chose. On assiste à la symphonie de milliers d’âmes, un peu partout sur le globe, dont la pensée converge vers un point unique : la défense de la cause des vols de nuit. En outre, Saint-Exupéry aborde la question de la liberté au sein de la relation hiérarchique à l’Aéropostale : finalement, tous les employés, bien que dirigés par un chef qui peut presque ressembler à un dictateur, sont libres de leurs actes, une fois qu’ils ont pris conscience de leur but. Par conséquent, leur devoir est un devoir qui est accompli en toute liberté, plus à la manière d’un devoir moral envers eux-mêmes qu’à la manière d’un devoir imposé par un chef, qu’ils effectueraient pour recevoir un salaire.

En conclusion, Saint-Exupéry a fait de Vol de nuit un « roman philosophique », si l’on peut dire, en s’interrogeant sur des thèmes fondateurs en lien avec la question de l’homme, par l’intermédiaire d’une oeuvre très particulière, où le poétisme du style s’oppose au réalisme du contenu. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié Vol de nuit, et je vais approfondir le sujet en lisant Terre des hommes, que j’avais commencé il y a longtemps, sans jamais vraiment rentrer dans le récit.

Hamlet

Hamlet, pièce composée par Shakespeare entre 1600 et 1601, retrace l’histoire de la famille royale du Danemark au moment des invasions danoises en Angleterre. L’intrigue débute sur l’apparition du spectre du défunt roi, qui informe le personnage éponyme de la véritable manière dont il est mort — empoisonné par son propre frère. Une mission incombe donc à Hamlet : rétablir la justice, venger son père. En cela, Hamlet est une tragédie de la vengeance, bien qu’Hamlet soit un vengeur qui ne peut pas venger, à cause de son irrésolution provoquée par un excès de réflexion. Par conséquent, pour atteindre son objectif, Hamlet veut d’abord pousser le Roi actuel à crouler sous le poids de sa propre culpabilité — pour cela, pas d’autres glaives que des paroles. Ainsi, le protagoniste demande à une troupe de comédiens de jouer une pièce intitulée La Souricière, où le Roi et la Reine devraient se reconnaître. Le plan d’Hamlet fonctionne à merveille, et celui-ci en profite alors pour déclamer un discours devant sa mère, s’insurgeant contre son inceste. On peut par ailleurs se demander ici si Hamlet n’est pas animé par une sorte de complexe d’Oedipe, étant jaloux du nouvel époux de sa mère. Quoi qu’il en soit, le protagoniste semble avoir une mission de sauvegarde de la pureté de l’amour, due à une certaine méfiance de la chair. Cependant, l’objectif principal de Hamlet reste la vengeance de son père par le meurtre du Roi, qui par sa nature-même contraste avec son prédecesseur. Ainsi, Hamlet, après avoir tué par hasard le conseiller du Roi, est considéré comme fou — folie que lui-même simule. Comme le dit le Roi de manière assez paradoxale, la folie des grands demande à être surveillée … C’est dans cette optique que Hamlet est envoyé en Angleterre avec, pour destination finale, l’au-delà. En effet, le Roi lui a donné une lettre cachetée contenant une demande de mise à mort pour son détenteur. Toutefois, Hamlet se rend compte du piège, et parvient à revenir au Danemark, où il est provoqué en duel par le fils du défunt conseiller du Roi. Ce dernier, avec la complicité du Roi, met en place un plan pour tuer Hamlet. De toute évidence, le protagoniste accepte le duel : on comprend que, tout comme dans Roméo et Juliette, c’est un hasard absurde qui provoquera la mort du héros, à savoir le meurtre malencontreux et presque involontaire du conseiller du Roi. Comme prévu, Laërtes, le fils du conseiller, utilise lors du duel un fleuret à la pointe imprégnée de poison ; cependant, après avoir touché Hamlet, les fleurets sont échangés au cours d’une passe, et Hamlet touche Laërtes. Celui-ci met alors le personnage éponyme au courant de la ruse. Achevant ainsi sa mission avant de mourir, Hamlet transperce le Roi de son fleuret, en même temps que la Reine porte à ses lèvres une coupe contenant du poison, qui était destinée à Hamlet, au cas où Laërtes n’aurait pas réussi à le toucher. Finalement, Hamlet s’écroule au milieu de ses victimes, marquant ainsi le point final d’une tragédie déroutante et inquiétante où Hamlet fait à lui seul l’intégralité de la pièce, par la complexité extraordinaire de son rôle, due à un perpétuel déséquilibre entre le coeur et la raison.  En conclusion, Shakespeare nous livre avec Hamlet une tragédie qui lui est propre, en ce qu’elle met en scène un fratricide, un inceste, et la feinte folie de Hamlet. Cette fois, cependant, le mot de la fin ne sera pas à Shakespeare lui-même mais à Voltaire, qui dira de Hamlet : « On croirait que cet ouvrage est le fruit de l’imagination d’un sauvage ivre. »

Roméo et Juliette

Roméo et Juliette est une tragédie de jeunesse de l’auteur anglais William Shakespeare. Elle s’inscrit dans un cycle romanesque, et fait preuve d’une puissance poétique jusqu’alors rare dans la tragédie. La trame de la pièce est relativement simple : deux grandes maisons, les Montague et les Capulet, habitent à Vérone, en Italie. Ces deux familles se vouent une haine profonde, mais cela n’empêche pas Roméo, le jeune Montague, de se rendre à une fête organisée par Capulet, et d’y rencontrer la fille de ce dernier, Juliette. C’est alors qu’a lieu le coup de foudre : Roméo tombe amoureux de Juliette, et Juliette de Roméo. Vient ensuite la scène du balcon, célèbre entre toutes, au cours de laquelle les deux amants se déclarent ouvertement leur amour. Frère Laurent, père spirituel de Roméo, voyant dans le mariage des deux tourtereaux un moyen de rapprocher les deux familles ennemies, consent à unir Roméo avec Juliette. Cependant, un élément perturbateur vient bouleverser le destin de nos jeunes amoureux : une querelle éclate entre Tybalt, neveu de Lady Capulet, et un ami de Roméo. Ce dernier y trouve la mort, provoquant un désir de vengeance déraisonnable chez Roméo, qui provoque alors Tybalt en duel et le tue. Le Prince, gouverneur de Vérone, décide de bannir Roméo de la ville. Juliette pleure toutes les larmes de son corps en apprenant cette nouvelle, et implore l’aide de Frère Laurent. Celui-ci lui donne une drogue qui la fera passer pour morte pendant près de deux jours, lui permettant ainsi d’échapper au mariage arrangé par ses parents avec un jeune noble de la ville, le Comte Paris. Dans le même temps, Frère Laurent envoie une lettre à Roméo pour le prévenir de son plan. Malheureusement, par une suite de hasards, la lettre n’arrive pas à bon port. Parallèlement, un ami de Roméo vient l’informer de la mort de sa bien-aimée. Roméo décide donc d’acheter une fiole de poison, puis se rend à l’endroit où repose Juliette … où il finir par trouver le Comte Paris, qui provoque Roméo en duel. Ce dernier ressort vainqueur, et allonge le corps de son adversaire auprès de celui de Juliette, avant de se donner lui-même la mort. C’est alors que Frère Laurent arrive pour sortir Juliette de son cercueil. Il l’ouvre, puis, ayant entendu un bruit au loin, s’éloigne. Pendant ce temps, Juliette se rend compte de la terrible scène qui se présente à ses yeux. Effarée, elle se donne la mort au moyen d’un poignard, s’écroulant à côté de son bien-aimé. Le Prince, alerté par ses gardes, somme Frère Laurent de raconter toute l’histoire — résumant en quelque sorte la pièce, qui finit sur la réconciliation des Montague et des Capulet, pleurant sur les cadavres de leurs enfants, victimes du récit le plus douloureux qui fut jamais écrit.

Pour écrire Roméo et Juliette, Shakespeare s’est largement inspiré d’un poème d’Arthur Brooke (1562), qui ressemblait presque plus à une comédie qu’à une tragédie. En effet, si l’on regarde bien, Roméo et Juliette, dans sa globalité, a plus d’une comédie que d’une tragédie, comme en témoigne l’ironie dont sont teintées de bien nombreuses répliques. De plus, outre la confrontation de deux thèmes tragiques majeurs — la Mort et l’Amour — on retrouve l’importance et la symbolique du langage, si chère à Shakespeare. Enfin, il convient de mentionner que Roméo et Juliette n’est pas une tragédie classique, au sens grec : les amants ne sont pas tués par la fatalité de leur passion, mais par une suite de malencontreux hasards, faisant passer Roméo et Juliette pour un couple contre lequel le Ciel s’acharne : the star-crossed lovers. C’est dans cette optique que Roméo lui-même s’exclame, dans la première scène du troisième acte, en voyant Tybalt gisant à ses pieds : O, I am Fortune’s fool!

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